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La dialectique de la posture
24 décembre 2025

La dialectique de la posture

Une analyse phénoménologique et juridique du Qabḍ et du Sadl dans l'école Mālikite

Résumé

La position des mains lors de la station debout (al-qiyām) dans la prière (al-ṣalāh) constitue une des problématiques les plus débattues de la jurisprudence islamique (fiqh), marquant une distinction singulière entre l'école Mālikite et les trois autres écoles sunnites. Alors que la majorité (jumhūr) des juristes préconise le qabḍ — le fait de saisir ou de poser la main droite sur la main gauche, la position prépondérante (mashhūr) au sein de l'école Mālikite, est le sadl (ou irsāl) — le fait de laisser les bras pendre naturellement le long du corps. Cette divergence a engendré des siècles de discours érudit, produisant une bibliothèque riche de traités qui naviguent entre la tension des narrations textuelles (aḥādīth) et la tradition vivante (‘amal) de Médine.

Ce rapport de recherche vise à fournir un examen exhaustif et scientifique de cette controverse. En synthétisant les données de traités tels que Hay'at al-Nāsik, Nuṣrat al-Faqīh al-Sālik, Al-Qawl al-Faṣl, et d'autres, cet article explore les fondements probatoires des deux positions, l'herméneutique des décisions distinctes de l'Imam Mālik dans le Muwaṭṭaʾ par opposition à la Mudawwana, et la critique rigoureuse du ḥadīth employée par les partisans du sadl pour contester la prépondérance du Qabḍ au sein du cadre Mālikite.

1. Introduction : le contexte phénoménologique et juridique

La prière rituelle (ṣalāh) est le pilier central de l'Islam, et sa forme (hay'ah) a été transmise à travers les générations avec une minutie scrupuleuse. Cependant, des variations dans les détails mineurs, tels que le placement des mains, existent depuis l'époque des Compagnons (Ṣaḥāba) et de leurs Successeurs (Tābi‘ūn). La problématique qui nous occupe ici est l'opposition binaire entre le qabḍ (littéralement : saisir ou empoigner), qui réfère au placement de la main droite sur la gauche au niveau de l'abdomen, et le sadl (littéralement : laisser descendre ou relâcher), qui réfère au maintien des bras en extension complète le long des flancs du corps.

Alors que les Hanafites, les Shāfi'ites et les Hanbalites s'accordent généralement sur la prescription du Qabḍ — bien que divergeant sur le placement précis des mains —, l'école Mālikite présente un paysage juridique unique. C'est la seule école sunnite où le Sadl est non seulement permis mais, selon l'avis prépondérant (mashhūr) concernant les prières obligatoires (farḍ), préféré voire mandaté à l'exclusion du Qabḍ.

Cette position a souvent laissé perplexes les observateurs externes, étant donné que l'Imam Mālik b. Anas (m. 179 H) est le narrateur même des aḥādīth utilisés pour justifier le Qabḍ dans son œuvre majeure, Al-Muwaṭṭaʾ.

Cette contradiction apparente — entre Mālik le narrateur du Qabḍ et Mālik le juriste du Sadl — forme le nœud gordien du débat. Elle nécessite une immersion profonde dans la méthodologie de l'école Mālikite, spécifiquement l'autorité de la "pratique des gens de médine (‘Amal ahl al-Madīna)" face aux rapports isolés (khabar al-wāḥid), et le concept d'abrogation (naskh) par la pratique.

Nous aborderons cette analyse en confrontant les thèses des partisans du Qabḍ (l'école dite de "l'investigation" ou des muḥaqqiqīn tardifs) et les défenseurs du Sadl (représentant le mashhūr du madhhab) pour dévoiler les couches sous-jacentes de cette dialectique juridique.

2. La thèse du Qabḍ : fondations textuelles et la critique des "vérificateurs"

Les partisans du Qabḍ, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'école Mālikite, s'appuient sur un corpus de traditions prophétiques et sur le principe selon lequel l'affirmation prime sur la négation. Au cours des derniers siècles, des érudits tels que Muḥammad al-Makkī b. ‘Azzūz, le Shaykh Aḥmad b. Muṣṭafā al-‘Alawī et le Shaykh Ibrāhīm Niass ont vigoureusement défendu le Qabḍ comme étant la véritable Sunnah et l'école réelle de Mālik, cadrant le Sadl comme une incompréhension ou une concession valide qui se serait muée en une tradition sans fondement.

2.1 Les aḥādīth soutenant le Qabḍ

L'argument primaire pour le Qabḍ réside dans sa présence explicite dans les collections canoniques de ḥadīth. Les partisans soutiennent qu'il existe environ vingt aḥādīth rapportés par dix-huit Compagnons qui décrivent le Prophète (ﷺ) plaçant sa main droite sur sa main gauche.1 Les plus cruciaux parmi ceux-ci incluent :

2.1.1 Le Ḥadīth de Sahl b. Sa‘d

Cette narration est consignée par l'Imam Mālik dans le Muwaṭṭaʾ et par al-Bukhārī dans son Ṣaḥīḥ. Sahl b. Sa‘d déclare : « On ordonnait aux gens que l'homme place la main droite sur son avant-bras gauche dans la prière ».

Pour les avocats du Qabḍ, ce ḥadīth est définitif. Il indique un commandement (amr), suggérant l'obligation ou une forte recommandation. Le fait que "l'on ordonnait aux gens" implique une instruction continue et publique, et sa présence dans le Muwaṭṭaʾ prouve, selon eux, que Mālik le considérait comme authentique et applicable.

2.1.2 Le Ḥadīth de Wā’il b. Ḥujr

Rapporté par Muslim, Abū Dāwūd, et d'autres, ce ḥadīth décrit la prière du Prophète (ﷺ) avec une grande précision visuelle. Wā’il rapporte avoir vu le Prophète lever ses mains en entrant en prière, s'envelopper dans son vêtement, puis placer sa main droite sur sa main gauche. Ceci sert de témoignage oculaire de l'action prophétique (fi‘l).

2.1.3 Le Ḥadīth d'Ibn ‘Abbās

Rapporté par Al-Ṭabarānī, le Prophète (ﷺ) aurait dit : « Nous, l'assemblée des Prophètes, avons reçu l'ordre de hâter notre rupture du jeûne, de retarder notre repas de pré-aube (suḥūr), et de placer nos mains droites sur nos mains gauches dans la prière ». Le Cheikh Al-‘Alawī met en exergue ce texte comme un commandement verbal (qawl) qui élève la pratique au rang de caractéristique inhérente à la prophétie elle-même, la liant à d'autres pratiques fondamentales.

2.2 L'argument de la pratique de l'Imam Mālik

Un pilier central de l'argumentaire pour le Qabḍ au sein de l'école Mālikite repose sur le statut du Muwaṭṭaʾ. Des érudits comme Muḥammad al-Makkī b. ‘Azzūz dans son ouvrage Hay'at al-Nāsik fī anna al-Qabḍ fī al-Ṣalāh huwa Madhhab al-Imām Mālik soutiennent qu'il est inconcevable pour l'Imam Mālik de narrer des ḥadīths authentiques soutenant le Qabḍ dans son propre livre — qu'il a lu et enseigné pendant des décennies — et d'adopter ensuite une pratique contradictoire sans une preuve puissante qui ne nous serait pas parvenue. Ils avancent que :

  1. Mālik a cité le ḥadīth du Qabḍ pour agir selon lui, et non simplement pour le narrer historiquement.

  2. Des chaînes authentiques décrivent Mālik continuant à pratiquer le Qabḍ jusqu'à sa rencontre avec son Seigneur, comme le rapporte Ibn ‘Abd al-Barr. Ceci dit, l'on ne retrouve pas cette affirmation dans quelconque ouvrage.

  3. L'attribution tardive du Sadl à Mālik est basée sur une incompréhension d'une narration spécifique d'Ibn al-Qāsim dans la Mudawwanah, qui sera discutée en détail ci-dessous.

2.3 L'action corrective comme preuve d'obligation

Le Cheikh Aḥmad al-‘Alawī, dans Nūr al-Athmad, avance un argument puissant basé sur les actions correctives du Prophète (taqrīr et taṣḥīḥ). Il cite des narrations où le Prophète (ﷺ) est intervenu physiquement pour corriger des Compagnons qui priaient incorrectement. Par exemple, Jābir b. ‘Abd Allāh a rapporté que le Prophète (ﷺ) est passé près d'un homme priant avec sa main gauche sur sa droite ; le Prophète les a physiquement « déliées et a placé la droite sur la gauche ». Al-‘Alawī argumente que le Prophète (ﷺ) n'interromprait pas ou n'altérerait pas la prière d'autrui pour corriger un acte simplement recommandé (mandūb) ; l'intervention physique implique que la posture est une Sunnah hautement emphatique, voire une obligation (wājib).

2.4 La critique du Sadl comme preuve "inexistante"

Les partisans du Qabḍ argumentent par la négative : il n'existe aucun texte authentique marfū‘ (attribué directement au Prophète ﷺ) qui décrive explicitement le Prophète priant avec ses mains sur ses côtés (sadl). Ils mettent au défi les partisans du Sadl de produire un seul texte clair issu des collections primaires (al-kutub al-ummahāt) autorisant le Sadl. Le Cheikh Al-‘Alawī affirme que les savants ont fouillé les « Dix Ṣaḥīḥs » lettre par lettre sans trouver d'autorité pour le sadl. Par conséquent, attribuer le Sadl au Prophète (ﷺ) revient à attribuer une action sans preuve, alors que le qabḍ est établi par une pratique et un texte mutawātir (transmis massivement).

3. La défense Mālikite du Sadl : le Mashhūr et la logique de l'école

Si les preuves textuelles pour le Qabḍ semblent écrasantes pour l'observateur externe, le mécanisme interne de l'école mālikite fournit une défense robuste du Sadl. Cette défense est articulée méticuleusement dans des œuvres telles que Al-Qawl al-Faṣl de Muḥammad ‘Ābid, Nuṣrat al-Faqīh al-Sālik de Muḥammad al-Kāfī, et Risāla fī Mashrū‘iyyat al-Sadl de Mukhtār al-Dāwūdī. Ces érudits soutiennent que le Sadl n'est pas simplement une négation du Qabḍ, mais une Sunna positive enracinée dans la pratique de Médine et l'opinion légale finale de l'Imam Mālik.

3.1 La narration d'Ibn al-Qāsim dans la Mudawwanah

L'épicentre de la décision sur le Sadl est la narration d'Ibn al-Qāsim dans al-Mudawwanah al-Kubrā, le texte juridique fondateur de l'école Mālikite. Dans ce texte, Mālik est rapporté avoir dit concernant le fait de placer la main droite sur la gauche :

« Je ne connais pas cela (lā a‘rifuhu) dans la prière obligatoire (al-farīḍa), et il détestait cela. Ceci dit, il n'y a pas de mal à cela dans la prière surérogatoire (al-nāfila) si l'on est resté debout longtemps, pour s'aider soi-même ».

Les partisans du Sadl dérivent plusieurs points critiques de ce texte :

  1. La distinction entre Farḍ et Nafl : Mālik différencie clairement entre les prières obligatoires et volontaires. Si le Qabḍ était une Sunnah universelle de la prière elle-même (hay'ah), il n'y aurait aucune raison de distinguer entre les deux types de prière. Le refus de le reconnaître dans le farḍ indique qu'il ne le considère pas comme une partie intégrante de la structure rituelle obligatoire.

  2. La justification du support (Istinād/I'timād) : Mālik permet le Qabḍ dans les prières volontaires explicitement dans le but de support physique (« pour s'aider soi-même »). Cela implique que le Qabḍ est perçu non pas comme un acte rituel d'adoration (‘ibāda), mais comme une concession (rukhṣa) contre la fatigue. Par conséquent, dans la prière obligatoire, qui est généralement plus courte et exige une adhésion stricte à la forme rituelle pure, la concession est invalide ou détestable (makrūh), et l'on doit retourner à la posture originale.

  3. La signification de « Je ne le connais pas » : Lorsque Mālik dit « Je ne le connais pas », il ne veut pas dire qu'il ignore le ḥadīth — il l'a narré lui-même dans le Muwaṭṭaʾ. Il s'agit plutôt d'une phrase terminologique utilisée par les savants de Médine pour signifier « Je ne connais pas cela comme étant la pratique (‘amal) des gens de science dans notre ville ». Cela signifie un rejet de la pratique en tant que Sunnah normative malgré l'existence de narrations isolées.

3.2 L'argument de l'abrogation (naskh) par la pratique

Un argument sophistiqué employé par les apologistes mālikites comme le Cheikh Muḥammad ‘Ābid et Al-Kāfī est la théorie de l'abrogation. Ils postulent que le Prophète (ﷺ) a probablement pratiqué le Qabḍ à un certain stade, mais l'a abandonné plus tard en faveur du Sadl. La preuve de cela est la pratique des Gens de Médine (‘Amal ahl al-Madīna).

Les Mālikites soutiennent que la transmission de la pratique — des milliers de Tābi‘ūn priant derrière des milliers de Compagnons à Médine — est une forme de preuve mutawātir (transmise massivement) qui supplante les ḥadīths solitaires (aḥād). Si le Prophète (ﷺ) avait continué à pratiquer le Qabḍ jusqu'à sa mort, cela aurait été la pratique indéniable et visible de toute la population de Médine. Le fait que les savants de Médine (les Sept Juristes et leurs successeurs) pratiquaient le Sadl ou étaient indifférents au Qabḍ indique que l'état final du Prophète était le Sadl.

Le Cheikh Muḥammad ‘Ābid argumente que lorsqu'un narrateur (Mālik) rapporte un ḥadīth (de Qabḍ) mais émet une fatwa contraire (le détestant dans la Mudawwanah), c'est la preuve que le narrateur possède la connaissance que le ḥadīth a été abrogé ou n'était pas destiné à une application générale.

3.3 L'argument de l'« état originel » (al-aṣl)

Le Cheikh Mukhtār al-Dāwūdī introduit un argument jurisprudentiel basé sur le concept de Al-Aṣl (le principe/état originel). Il soutient que le Sadl est l'état naturel du corps humain en position debout. C'est une non-action (‘adam al-fi‘l). Le Qabḍ, en revanche, est une action additionnelle (fi‘l) qui nécessite une intention et un mouvement spécifiques. En droit islamique, affirmer une action additionnelle nécessite une preuve, tandis que rester dans l'état naturel n'en nécessite pas. Puisque la preuve du Qabḍ est contestée (comme nous le verrons), le jugement revient à l'état originel, qui est le Sadl.

3.4 L'argument du silence : Le Ḥadīth d'Abū Ḥumayd al-Sā‘idī

Une pierre angulaire de l'argumentaire du Sadl est le Ḥadīth d'Abū Ḥumayd al-Sā‘idī, cité extensivement par Al-Kāfī dans Nuṣrat al-Faqīh al-Sālik. Dans cette narration, trouvée dans les Sunan d'Abū Dāwūd et de Tirmidhī, Abū Ḥumayd décrit la prière du Prophète (ﷺ) en présence de dix Compagnons seniors, dont Abū Qatāda. Il détaille la prière méthodiquement : le takbīr, la levée des mains, l'inclinaison, la prosternation et l'assise.

De manière cruciale, Al-Kāfī souligne qu'Abū Ḥumayd dit : « Lorsqu'il se levait, il levait ses mains... jusqu'à ce que chaque membre retourne à sa place (ḥattā yarji‘a kullu ‘uḍwin ilā mawḍi‘ihi) ». Il ne mentionne pas le placement de la main droite sur la gauche. Après la description, les Compagnons affirment : « Tu as dit la vérité ; c'est ainsi qu'il priait. »

L'argument ici est double :

  1. Le silence sur le Qabḍ : Dans un contexte dédié à la description précise de la prière du Prophète (ﷺ) devant un groupe de pairs, l'omission du Qabḍ — s'il s'agissait d'une Sunnah constante — serait une erreur significative. La ratification de cette description par les Compagnons implique que le Qabḍ n'était pas une caractéristique nécessaire ou permanente.

  2. Le retour des membres à leur place : La phrase « chaque membre retournait à sa place » est interprétée comme le retour des bras à leur position naturelle le long du corps (sadl), car la poitrine ou l'abdomen n'est pas la « place naturelle » des mains.

3.5 Le Ḥadīth de « L'homme qui priait mal »

De même, les partisans du sadl citent le célèbre ḥadīth de l'homme qui priait mal et fut corrigé par le Prophète (ﷺ). Le Prophète (ﷺ) lui a enseigné les piliers et les actes nécessaires de la prière mais ne lui a pas ordonné de placer ses mains sur sa poitrine. Al-Kāfī soutient que si le Qabḍ était obligatoire ou une Sunnah confirmée intégrale à la validité de la prière, le Prophète (ﷺ) ne l'aurait pas omis dans ce contexte éducatif crucial.

4. Critique analytique des preuves du Qabḍ

Pour justifier la préférence pour le Sadl, les savants Mālikites se sont engagés dans une critique rigoureuse du ḥadīth (jarḥ wa ta‘dīl) pour affaiblir la chaîne des autorités (asānīd) ou les implications textuelles (matn) des narrations du Qabḍ. Le Cheikh Muḥammad ‘Ābid fournit une déconstruction détaillée dans Al-Qawl al-Faṣl.

4.1 Critique du Ḥadīth de Sahl b. Sa‘d

Le ḥadīth de Sahl (« On ordonnait aux gens... ») est souvent considéré comme la preuve la plus forte pour le Qabḍ en raison de sa présence chez Bukhārī. Cependant, le Cheikh ‘Ābid met en lumière plusieurs défauts (‘ilal) :

  1. L'incertitude du narrateur : Le narrateur Abū Ḥāzim utilise la phrase « Je ne le sais que comme attribué à... » (lā a‘lamuhu illā yanmī dhālika). Al-Dānī classifie cela comme un défaut (ma‘lūl) car cela indique une hésitation de la part du narrateur quant à savoir si l'attribution est réellement faite au Prophète (ﷺ) ou s'il s'agit d'une déduction.

  2. La nature du commandement : La formulation « On ordonnait aux gens » (kāna al-nās yu’marūn) est techniquement ambiguë. Bien qu'habituellement interprétée comme un commandement du Prophète (ﷺ), des savants comme Al-Dāraquṭnī et Ibn ‘Abd al-Barr classifient cela comme mawqūf (arrêté au Compagnon) plutôt que marfū‘. Il existe une possibilité, que l'ordre provienne d'administrateurs ou de Califes pour maintenir l'ordre dans les rangs ou pour empêcher les gens de jouer avec leurs vêtements, plutôt que comme un commandement législatif du Prophète (ﷺ).

  3. Contexte de l'ordre : Le Cheikh Mukhtār al-Dāwūdī argumente que la phrase « on ordonnait aux gens » implique un changement par rapport à un état précédent. Si le Qabḍ était la pratique originale et constante, aucun nouvel ordre n'aurait été nécessaire. L'émission d'un ordre suggère que les gens faisaient naturellement autre chose — probablement le Sadl — et qu'on leur a dit de croiser les mains, possiblement dans le but de stabilité (i'timad) lors de longues prières, conformément à l'interprétation de Mālik.

4.2 Critique du Ḥadīth de Wā’il b. Ḥujr

Le ḥadīth de Wā’il b. Ḥujr est critiqué pour son iḍṭirāb (instabilité/incohérence). Le Cheikh ‘Ābid note que les chaînes de transmission contiennent des rapports contradictoires sur les sous-narrateurs (par exemple, des divergences entre ‘Abd al-Jabbār b. Wā’il et ‘Alqama b. Wā’il). De plus, le texte varie significativement entre les versions, certaines mentionnant le placement sur la poitrine, d'autres sous le nombril, et d'autres ne spécifiant pas. Une telle incohérence affaiblit son utilité comme preuve pour une règle légale contraignante face à la pratique médinoise établie.

4.3 Critique du Ḥadīth d'Ibn Mas‘ūd

Le ḥadīth où le Prophète (ﷺ) aurait corrigé la position des mains d'Ibn Mas‘ūd est également scruté. Al-Dāwūdī souligne que dans la chaîne de transmission se trouve Hashīm, décrit comme « beaucoup de Tadlīs » (dissimulation dans la narration), ainsi que Al-Ḥajjāj b. Abī Zaynab, qualifié de « faible » (ḍa‘īf) ou sujet à l'erreur. De plus, le contexte suggère qu'Ibn Mas‘ūd priait seul (probablement une prière surérogatoire), ce qui renforce l'idée que le Qabḍ pourrait être une rukhṣa pour les nawāfil plutôt qu'une obligation du farḍ.

5. La bataille des interprétations : réconcilier le Muwaṭṭaʾ et la Mudawwanah

La tension intellectuelle entre les deux œuvres majeures de l'Imam Mālik est centrale à ce débat.

5.1 Le Muwaṭṭaʾ comme recueil de Ḥadīth vs la Mudawwana hcomme verdict légal

Les savants soutenant le Sadl, tels qu'Al-Kāfī, argumentent pour une lecture hiérarchique de l'héritage de Mālik. Le Muwaṭṭaʾ représente la transmission de ḥadīth par Mālik — ce qu'il a entendu et reçu. La Mudawwanah, enregistrée par son étudiant Ibn al-Qāsim, représente son fiqh — son verdict légal et l'application de ces ḥadīths.

L'argument est que la simple narration n'implique pas l'endossement de la pratique. Un juriste peut narrer un ḥadīth mais statuer selon une autre preuve (comme le ‘Amal) qu'il considère plus forte. Par conséquent, la Mudawwanah, étant le dépositaire de ses fatwas finales, prend le pas dans la détermination du madhhab sur les données brutes du Muwaṭṭaʾ.

5.2 La défense du Muwaṭṭaʾ par Ibn ‘Azzūz

À l'inverse, Ibn ‘Azzūz dans Hay'at al-Nāsik trouve « injuste » de prétendre que Mālik a narré des ḥadīths uniquement pour les écarter. Il soutient que le rapport dans la Mudawwanah soutenant le Sadl est une anomalie narrée par Ibn al-Qāsim seul, contredisant d'autres étudiants de Mālik comme Ashhab et Ibn al-Mājishūn qui ont rapporté que Mālik permettait le Qabḍ dans les prières obligatoires. Ibn ‘Azzūz classifie le Sadl comme une incompréhension devenue célèbre parmi les Mālikites tardifs, tandis que les savants « vérificateurs » (ahl al-taḥqīq) s'en tenaient au Qabḍ comme la vraie Sunnah correspondant au Muwaṭṭaʾ.

6. La dimension sociologique et historique du conflit

Les textes révèlent un conflit sociologique ardent. L'œuvre d'Ibn ‘Azzūz est dépeinte par ses détracteurs comme une innovation moderne influencée par les interactions avec les savants orientaux (Shāfi'ites et Hanafites) dans le Ḥijāz, tentant de « réformer » la pratique nord-africaine pour la conformer à la vue majoritaire sunnite.

La réfutation d'Al-Kāfī, Nuṣrat al-Faqīh al-Sālik, est une défense de l'identité maghrébine et de l'intégrité de l'école Mālikite contre ce qu'il perçoit comme un complexe d'infériorité envers l'Orient. Il accuse Ibn ‘Azzūz d'arrogance pour avoir prétendu avoir découvert la « vérité » qui aurait échappé à des siècles de savants Mālikites. Cela souligne que le débat Qabḍ/Sadl n'est pas seulement légal mais touche aussi à la préservation de l'identité distincte médinoise/maghrébine contre l'homogénéisation de la pratique islamique.

7. Synthèse

7.1 La fonction des mains dans la prière

Une analyse plus profonde suggère une divergence fondamentale dans la manière dont les deux camps perçoivent la fonction du placement des mains.

  • Pour le camp du Qabḍ, le placement est un acte rituel de ta‘abbud (adoration) symbolisant l'humilité (khushū‘) et suivant la forme du Prophète (hay'ah). Il est intrinsèque à la validité ou à la perfection de la prière.

  • Pour le camp du Sadl, le placement des mains est utilitaire. Ils interprètent les narrations du Qabḍ non pas comme une loi rituelle, mais comme une concession pour l'i'timad (s'appuyer/se supporter) durant une longue station debout. Si la fatigue est absente (comme dans les prières obligatoires), la concession est levée, et les mains retournent à l'état naturel (aṣl) de sadl. Cela explique la distinction de Mālik entre le farḍ (où le qabḍ est détesté pour éviter qu'il ne soit vu comme obligatoire) et le nafl (où il est permis pour le support).

7.2 La méthodologie du ‘Amal

Le débat sert d'étude de cas suprême pour le principe Mālikite du ‘Amal Ahl al-Madīna. La persistance du Sadl à Médine, malgré la circulation des ḥadīths du qabḍ, est prise par les Mālikites comme la preuve la plus forte de l'abrogation. Cela implique que bien que le Prophète (ﷺ) ait pu croiser ses mains à certains moments (capturé dans le ḥadīth), la pratique communautaire finale qu'il a laissée derrière lui était le Sadl. Cela priorise la « tradition vivante » sur le « texte enregistré », une caractéristique distinctive de l'épistémologie Mālikite.

8. Conclusion

La controverse du Qabḍ versus Sadl n'est pas simplement une dispute sur le placement des mains ; c'est un choc de méthodologies légales.

Les partisans du Qabḍ s'appuient sur le sens apparent (ẓāhir) des ḥadīths authentiques et le désir d'unifier la pratique musulmane sous une seule forme prophétique. Ils voient le Sadl comme une déviation causée par une adhésion rigide à une narration spécifique dans la Mudawwanah.

Les partisans du Sadl, défendant la position Mālikite dominante, s'appuient sur l'herméneutique profonde de l'école : l'autorité de la pratique Médinoise, le concept de « l'état naturel » (aṣl), et l'interprétation du Qabḍ comme une aide pragmatique plutôt qu'une nécessité rituelle.

L'analyse indique que bien que la preuve textuelle pour le Qabḍ soit explicite dans les collections de ḥadīth, l'argument Mālikite pour le Sadl est interne, cohérent et robuste, fondé sur les principes uniques de l'école pour peser les preuves.

L'avis prépondérant (mashhūr) de l'école reste le Sadl, soutenu par le silence des ḥadīths descriptifs clés et le verdict de la Mudawwanah, malgré les tentatives vigoureuses des Mālikites « réformistes » pour réaligner l'école avec la vue majoritaire.

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